mercredi 26 mars 2008

Rencontre avec Pierre Falardeau - Aux Verres Stérilisés, le 7 novembre 2006


En introduction de notre entretien, j’expose à Pierre Falardeau la liste des films que j’étudie dans le cadre de ma thèse 

PF : J’ai vu tous les films dont tu parles. Il y a des films que j’aime bien, comme Saint-Denis dans le temps, c’était une bonne idée. Héroux a fait un film sur les patriotes, Quelques arpents de neige . À la fin du film, l’un des patriotes se trouve à la frontière entre les Etats-Unis et le Canada. Il y a donc les deux drapeaux, britannique et américain, et le patriote hésite entre les deux, puis se tire une balle. C’est la conclusion de Héroux.
Pour Brault, tu avais Les Ordres et Quand je serai parti et dans mon cas tu vais Octobre et 15 février ?

ALP : C’est ça. Mon constat de départ est que peu de films traitent de l’histoire au Québec, contrairement à la littérature par exemple…

D’ailleurs au passage un très mauvais film sur l’histoire, sur la Conquête, est celui de Jacques Godbout, La Conquête de l’Amérique… Donc tu as remarqué qu’il y avait peu de films qui traitent d’histoire ? Moi je ne me suis jamais posé la question. Peut-être parce que ça coûte cher… 

Commençons éventuellement par le début de la formation historienne. Qu’apprenez-vous à l’école?

À l’école, depuis 76 il n’y a qu’un seul cours d’histoire du primaire au secondaire, c’est inadmissible. Je crois qu’il y en a deux maintenant…

… Mais toujours un seul d’histoire nationale

Oui, c’est ça… Histoire nationale… Maintenant au ministère de l’éducation, ils ont tellement peur de se faire accuser de propagande qu’ « histoire nationale » c’est difficile à mettre en place. (Il rit en se cachant la tête) Tu as prononcé « histoire nationale » déjà, ouh là là !... Tu es raciste, tu es ethnique !...

Et comment vous présente-t-on votre histoire justement ?

Quand j’étais petit, on apprenait l’histoire de la Nouvelle-France, les Saints Martyrs, les Jésuites, la découverte du Canada par Cartier en 1534, la fondation de Québec par Champlain en 1608, la fondation de Montréal par Maisonneuve et Jeanne Mance en 1642. Tu apprenais les exploits de Frontenac… Les curés insistaient beaucoup sur les Jésuites, les Sulpiciens et les Récollets qui avaient évangélisé les Indiens.
Il y a quelques années, il y a eu une série bidon sur l’histoire du Canada à la télévision, une série bilingue produite à la fois par CBC et par Radio-Canada. C’était un peu tordu. C’est comme si en France, après Vichy, on avait produit une série consensuelle en Français et en Allemand. Il ne peut pas y avoir une seule et même histoire. L’esclavage aux Etats-Unis n’a pas vraiment été vécu pareil du côté des noirs et du côté des américains. 
Il y a un film sur les jésuites en Nouvelle-France réalisé par un Australien, Black Robe. Le film commence par un plan extraordinaire sur des missionnaires et des Indiens qui évoluent en canots, la caméra s’élève au-dessus des montagnes et du fjord du Saguenay. Tu sais le Québec est devenu très anticlérical dans les années 60, il y a eu un gros rejet de l’histoire religieuse. Jamais un Québécois n’aurait proposé un projet de film sur les missionnaires français qui ont évangélisé l’Amérique. Ça aurait été rejeté par tout le monde. Alors que là c’est un Australien qui est venu filmer notre histoire, ce que nous n’aurions pas eu le courage de faire.

Il y a eu Le Festin des morts de Fernand Dansereau en 1965, sur l’évangélisation des Hurons par les Jésuites et notamment le père Brébeuf…

Oui, mais ça c’est vieux. Aujourd’hui tu ne pourrais plus faire ça. Je me rappelle, j’étais allé en France dans les années 70 et je discutais avec des gens de l’INA. On parlait de projets communs à faire entre la France et le Québec. Je leur disais que j’aimerais faire un film sur de Gaulle. Eux m’ont regardé comme si j’étais le dernier des cons. De Gaulle venait de mourir après avoir administré la France pendant des années. Eux avaient l’image de de Gaulle politicien, alors que moi j’avais l’image de l’homme qui libère un pays. Pour moi de Gaulle c’est la libération de la France, mais eux étaient trop pris dans leur propre histoire. Alors c’est un peu ça, si demain j’allais proposer un projet sur les missionnaires, on me regarderait bizarrement.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire des films sur l’histoire du Québec ?

Moi j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire quand je devais avoir 30 ans. À un moment donné, je me suis aperçu que j’étais ignorant, que je ne connaissais pas l’histoire de mon pays. Alors j’ai rencontré deux historiens, dont un historien juif anglophone. Je lui ai demandé où commencer pour lire des choses sur l’histoire du Québec. Cet historien m’a d’abord conseillé de lire Histoire du Canada français de Lionel Groulx qui était un chanoine. Aujourd’hui on dit de lui qu’il était de droite, antisémite, mais c’est un historien juif qui me le conseillait. Comme c’était un religieux, il invoque souvent comme explication historique la Providence et il m’avait conseillé de passer rapidement sur ces explications là. En revanche tout le reste est très intéressant et très bien. J’ai donc commencé à lire beaucoup sur l’histoire du Québec et ça a été une véritable découverte à 30 ans. Si tu veux comprendre la réalité d’aujourd’hui il faut savoir d’où ça vient, sinon c’est incompréhensible, et on te raconte des conneries. Le malheur des Québécois c’est qu’aucun d’entre eux ne se renseigne sur l’histoire. Et l’histoire, on ne la trouve ni à l’école, ni à la télé, ni dans les journaux.

C’est pour ça que vous avez voulu faire des films ?

C’est pas pour ça… Bon là je vais avoir 60 ans. Donc en octobre 70 j’en avais 20, et j’étais un militant pour l’indépendance depuis mes 15 ans. En 1970 il y a donc eu les événements d’Octobre, c’est-à-dire une cellule du FLQ qui enlève un diplomate anglais, une autre un ministre libéral qu’ils finissent par assassiner. Ça c’étaient les gens du Front de Libération du Québec qui existaient depuis une dizaine d’années, et qui avaient posé plusieurs bombes. Moi j’étais jeune et ça m’impressionnait le FLQ. Je pense que si je les avais rencontrés j’aurais embarqué là-dedans. Et puis vers 1975 j’ai eu un appel d’un des felquistes qui était en prison, Francis Simard, qui était membre de la cellule Chenier. Chaque année les prisonniers ont des vacances pendant lesquelles ils organisent des évènements socio-culturels. Là, ils voulaient organiser des projections et Francis voulait savoir si je pouvais présenter mes documentaires politiques en prison. Comme je l’admirais secrètement j’étais très touché. En prison, on s’est tout de suite bien entendu, on a parlé du matin jusqu’au soir. Ça a été une rencontre fondamentale. La semaine d’après j’ai reçu un coup de fil de la copine de Francis qui me demandait si je voulais être sur sa liste de visiteurs. J’ai accepté, bien entendu, et après ça je suis allé le voir toutes les semaines ou toutes les deux semaines pendant quatre ans. On parlait de trois choses : de politique, de femmes, et d’octobre 70. Je ne lui ai jamais dit que j’aimerais faire un film là-dessus mais comme j’en apprenais un peu plus chaque fois j’y pensais beaucoup.
Un jour en 1981 il a été libéré. Nous avions alors un projet de film en commun sur une grève qui avait été menée en prison. Finalement, il m’a demandé si avant ce film je n’en ferais pas un sur Octobre. C’est pourquoi j’ai fait ce film. Parce que j’avais rencontré Francis, parce que politiquement et humainement ça me touchait, c’était extraordinaire.

Mon deuxième film sur l’histoire, c’était beaucoup plus tard. C’est parce qu’à un moment donné j’avais passé un livre à ma copine qui s’appelait Les Patriotes de L.O. Darwin sur l’histoire des Patriotes. J’avais lu ça quand j’avais 17 ans et il y avait dedans le testament de de Lorimier. Moi à 17 ans, ça m’avait retourné et profondément marqué. Ma copine qui devait avoir 25 ans me dit « mais c’est extraordinaire, quel film extraordinaire », je lui dis « quel film ? » Ça me paraissait trop gros, il y a une dizaine de batailles, ce sont de gros évènements historiques. À l’époque il y avait eu le film Quelques arpents de neige qui était mauvais pour mille et une raison. Héroux n’a pas de talent de cinéaste et il n’y avait pas d’argent. Donc à un moment il essaye de décrire une bataille, mais il y a quatre soldats anglais et deux patriotes et demi. Comme j’avais déjà fait quelques huis clos, je me suis dis qu’on pourrait parler des patriotes par ce biais là, parler de 15 prisonniers politiques le dernier soir. C’est possible et ça ne coûte pas cher.

La première fois que j’ai voulu faire Octobre, c’était au début des années 80 et je travaillais à l’ONF. J’avais écrit un projet et je l’avais posé sur la table du directeur de l’ONF. Il a vu le titre et il s’est mis à trembler. Dans des boîtes comme l’ONF ou Radio-Canada, dans des boîtes de production comme ça le sentiment premier c’est la peur. Quand tu vis dans un pays colonisé et que les institutions sont dirigées par le gouvernement fédéral tout le monde à peur. C’est pour ça qu’il n’y a pas de films sur la Conquête, qu’il n’y a pas de films sur les Patriotes, qu’il n’y a de films sur rien. Quand il y a des films d’histoire ça donne une série comme Marguerite Volant ou un film comme Nouvelle-France, dont le scénariste est français d’ailleurs.

Comment avez-vous réuni les financements de vos films ?

Pour Octobre, ça m’a pris dix ans. Le projet a été refusé tout le temps. Il ne s’agit pas seulement d’histoire. Il s’agit surtout de politique. Chaque pays a ses blessures dans lesquelles on aime pas trop fouiller. En France par exemple, il n’y a presque pas de films sur la Commune, sur la guerre d’Algérie, sur la guerre d’Indochine, sur Vichy, sur la collaboration. On aime pas fouiller là-dedans. Dans les pays colonisés comme le Québec, les sujets interdits sont évidents, c’est tout ce qui a un rapport avec l’histoire nationale. Il n’y a donc quasiment pas de films sur la Conquête, les Patriotes. Quand Clément Perron avait fait son film sur la conscription c’était sensible. Il vaut mieux ne pas parler de la conscription. Un film intéressant pourrait montrer comment l’armée canadienne a tiré à la mitraillette dans la foule des gens opposés à la conscription en 1917. Moi comme cinéaste, je suis très intéressé par les sujets défendus.
Donc Octobre a été refusé pendant dix ans et 15 février juste cinq ans. À la limite si 15 février 1839 ne s’était pas fait, je n’aurai pas été vraiment déçu, car avec ce film je faisais déjà beaucoup de politique. Chaque fois que je le pouvais, je portais mon projet sur la place publique. Je brandissais mes slogans sur la liberté de création, mon projet et mes refus à l’appui. Au bout de quatre ou cinq ans, après les avoir emmerdés et emmerdés, ils m’ont finalement donné l’argent pour que je me taise et le fasse, persuadés que ce serait mauvais de toutes façons.

Michel Brault n’avait pas rencontré autant de difficultés ?

C’est d’abord lui qui avait un projet de film sur les Patriotes. Moi j’étais extérieur à ça, je n’avais même pas encore l’envie de faire un film sur le sujet. Son projet a d’abord été refusé et là je me suis dit que j’avais envie d’en faire un aussi. J’ai donc présenté mon projet ce qui a choqué Brault qui ne me l’a pas dit à l’époque. Quand mon film a lui aussi été refusé, je suis allé sur la place publique et là Brault a dit aux journalistes que je jouais aux martyrs. J’avais la plus grande admiration pour Michel Brault. Son film sur Octobre est presque un grand chef d’œuvre. Il a réalisé un des plus grands films de l’histoire du monde qui s’appelle Pour la suite du monde, et c’est un merveilleux directeur photo. Mais là il avait rentré le couteau où ça faisait mal. J’essayais de mener une lutte contre la censure, une lutte politique. Moi toute ma vie, j’ai défendu publiquement ceux qui faisaient face à la censure. J’ai défendu Denys Arcand pour On est au coton, j’ai défendu Jacques Leduc... Et aujourd’hui c’est moi, et je me défends. 
Alors cette bataille-là a duré et les institutions ont soudain permis à Brault de faire son film. Je me rappelle avoir rencontré Michel Chartrand ce jour-là dans la rue. Il m’a dit « Ils s’en sont trouvé un moins dangereux ! » Moi j’ai vu le film de Brault au cinéma et au-delà de la jalousie que j’éprouvais, j’étais déçu. Et je ne pouvais pas me réjouir de ça parce qu’on a pas le droit de se tromper sur un film comme ça. Beaudin qui fait un mauvais film je ne m’en réjouis pas non plus. On fait tellement peu de films sur la Conquête que c’est du gâchis. 
Quand j’essayais de faire mon film sur Octobre, un jour une productrice de l’ONF m’a dit « je vais le faire ». Mais là les conditions, c’était de faire un téléfilm en 21 jours à un million. J’avais fait Elvis Gratton qui était un film fait en 18 jours et quand je regarde le résultat, je suis déçu. Alors faire Octobre en 21 jours… Déjà que faire un film dans des conditions presque normales c’est difficile alors en 21 jours c’est comme se planter presque assurément. Et j’ai pas le droit de faire un mauvais film sur Octobre. Je l’ai finalement fait en 30 jours.

Et quelles ont été les réactions des spectateurs ?

J’ai fait toutes sortes de films, comiques, historiques. Et c’est marrant parce que du côté des critiques, pour des films comme Octobre et 15 février 1837 on trouve que je suis un cinéaste vaguement talentueux, alors que pour Gratton par exemple on me trouve pitoyable. Je suis pourtant le même quel que soit le sujet. C’est marrant aussi, pour mes films, je ne me retrouve pas nécessairement dans la partie cinéma d’un journal mais dans l’éditorial, ou la section politique. Pour l’éditorialiste André Pratte de La Presse, mes films sont racistes, avec un discours haineux. Les mauvaises critiques ne viennent pas nécessairement des anglophones mais aussi des francophones fédéralistes. Je peux comprendre le point de vue qu’ils défendent. Je me rappelle aussi d’un journaliste anglophone de The Hours qui dénonçait mon film sous prétexte que les patriotes étaient antisémites. Quelle blague. Le premier député juif élu dans tout l’empire britannique a été élu par des Québécois, dans ces années-là, à Trois Rivières, il s’appelait Aaron Hart. Sur Octobre, je n’ai pas souvenir des critiques. Je me rappelle juste être allé au festival de Vancouver avec le film. J’allais dans des sortes de lignes ouvertes pour parler du film. Je m’étais fait insulter, tellement qu’un monsieur avait appelé pour s’excuser au nom de ses compatriotes. À Vancouver, j’avais rencontré un critique new-yorkais qui trouvait mon film extraordinaire et s’étonnait que ses confrères canadiens n’en aient pas parlé. Lui était étranger à ça et appréciait beaucoup.
On m’accuse souvent de faire de la propagande dans mes films et dans mes textes, mais cette propagande n’est pas si évidente, ils ont donc du mal à m’attaquer.
Ce qui m’a profondément frappé c’est qu’un film comme Octobre ne soit pas du tout distribué à l’étranger. Je l’avais emmené une fois au festival de la Rochelle et le contact du public était assez bon. Il est ensuite passé une semaine au Saint-André des Arts à Paris. Il y a eu quatre affiches dans Paris. Si personne ne parle du film, pourquoi y aurait-il des spectateurs ? Et pour 15 fevrier 1839 il n’y a vraiment eu aucune diffusion, même pas un festival. Les distributeurs français n’y ont prêté aucune attention alors que les Québécois qui ont vu le film ont été très touché. Ils sont sortis bouleversés.

C’est certainement parce qu’on ne se sent pas tellement concerné par l’histoire québécoise. On ne la connaît pas.

Je ne demande pas qu’on s’intéresse à l’histoire québécoise. Quand je fais un film, mon but est qu’il soit universel. Un homme qui meurt assassiné, un crime politique, que ce soit au Québec, en France, en Bulgarie ou en Chine c’est pareil. Si le film que tu fais ne réussi pas à sortir du pays c’est que ton film n’est pas bon, ce que je ne considère pas pour mon film. Les trois ou quatre distributeurs qui l’ont vu n’ont pas été touchés. Pour Octobre, je me rappelle qu’un petit bonhomme dans le sud de la France m’a dit « ça c’est un vrai film. Nous dans la résistance, on a vécu la même chose ». Un assassinat politique c’est vieux comme le monde. Ça doit parler à n’importe qui. On ne doit pas avoir lu quinze livres d’histoire pour comprendre le film.

En même temps comme ce sont chaque fois des huis clos c’est difficile de comprendre l’histoire sans les éléments antérieurs et sans contre-champ à ce qui se passe.

Oui, oui. Mais tu vois, si je regarde La Bataille du Rail de René Clément, un vieux film sur la résistance des gars de la SNCF, et bien je trouve ça passionnant. C’est peut-être parce que je connais l’histoire de la résistance française. Mais je ne devrais même pas avoir à connaître l’histoire de France pour m’intéresser à ce genre de films. Quand j’étais jeune, j’avais vu Un condamné à mort s’est échappé. Bon et bien ce film-là te touche même si tu ne connais pas l’histoire : un mec est condamné à mort et il s’échappe. Mon ambition c’est vraiment de faire des films qui touchent sans être obligé de toujours tout situer dans son contexte. Mais je peux me tromper parfois. Sur 15 février 1839 ma productrice me disait souvent qu’il fallait rappeler les tenants de l’histoire, la Conquête. Mais bon, je ne peux tout de même pas instruire le Québec en entier. Chaque film est un morceau d’histoire. Par ailleurs au début de 15 février 1839 il y a quelques lignes d’explications pour situer.

J’ai l’impression qu’une certaine conscience politique est moins présente qu’auparavant dans le cinéma québécois

La société québécoise s’est profondément embourgeoisée aux cours des vingt dernières années. Il y a toujours des périodes de l’histoire plus intéressantes que d’autres. Par exemple pendant la révolution russe, il y a une explosion au cinéma. Il y a Vertov, Eisenstein… C’est pareil pendant la révolution mexicaine. Le cinéma québécois pendant les années 60-70 est extraordinaire. C’est le réveil de tout un peuple, c’est la révolution tranquille et les artistes participent à ça. Le cinéma à ce moment-là est militant parce que le peuple est militant, la situation est militante. Après 76 et la prise du pouvoir par le parti Québécois, tout le monde se dit « ça y est c’est fait » et tout le monde se repose. Depuis cette époque, il n’y a donc plus rien. En 1960 le peuple québécois était vraiment un peuple de prolétaires, pauvre. Maintenant les immigrés ont pris leur place et les Québécois se sont embourgeoisés.

Il n’y a pas vraiment de relève aux cinéastes dont tu fais partie, ceux qui brandissaient leur drapeau

Moi je suis un peu à part. Je continue à lutter pour l’indépendance du Québec. Moi la lutte pour la liberté, ça me passionne. Quand on me raconte que c’est une vieille lutte, je trouve que c’est des conneries. Maintenant les plus jeunes sont impliqués dans d’autres luttes, des luttes alter mondialistes, des luttes sur l’écologie. Moi je trouve ça étrange les Québécois qui luttent pour la libération de l’Angola. Mon ami Francis Simard, après qu’il ait été arrêté en 70, a été emprisonné. Là, un vieux gardien est venu le voir et l’a remercié de s’être battu pour eux. Francis lui a répondu qu’il n’était pas un missionnaire, qu’il ne s’était pas battu pour eux mais pour lui. Moi je suis internationaliste. Ma situation de québécois m’a permis de comprendre beaucoup de situations coloniales et néo-coloniales dans le monde. Moi je me situe là-dedans alors que les jeunes Québécois qui s’engagent pour le tiers-monde se sentent exclus d’un régime d’oppression. Moi je sais ce que c’est d’être pauvre et de ne pas manger. Moi l’écologie, je m’en fiche un peu, je m’en fiche des grenouilles, ce que je veux c’est que les peuples, mon peuple, survivent.

Est-ce que tu travailles sur d’autres projets ?

Non. Je suis en train d’abandonner le cinéma. Je viens d’avoir un autre projet refusé. Quand tu es jeune, tu te bas mais là… En plus je n’ai plus le droit de représenter ce projet-là du coup.

Ça c’est assez incroyable qu’un réalisateur comme toi qui fait partie des plus importants, même d’un point de vue commercial j’entends, soit évincé du circuit

Je suis profondément écoeuré parce que les gens qui prennent les décisions ont à peu près ton âge. Alors ils te reçoivent et t’expliquent que ça ne va pas, que ça manque de « rebondissements ». Ils m’expliquent que ça ne se fait pas comme ça alors que je sais très bien ce que moi je veux. Alors je ne me sens plus capable. Et puis moi j’ai voulu faire des films à une époque où il se passait des choses, où on tournait les premiers films, les grands documentaires, des chefs d’œuvre. Il y avait Perrault, d’ailleurs moi j’ai voulu faire des films à cause de Perrault. Aujourd’hui je ne me sens poussé par personne. J’ai connu une époque merveilleuse. Au Québec tu as en plus cette facilité de pouvoir rencontrer les gens. J’ai voulu rencontrer Perrault et nous sommes devenus amis. J’étais très admiratif du poète Gaston Miron et nous avons travaillé ensemble sur 15 février 1839. En France, c’est bien plus compliqué de rencontrer les gens.

1 commentaire:

Jonathan Charette a dit…

Formidable ! Quel bel entretien avec Pierre Falardeau, je suis justement en train d'écrire une chanson sur cet homme et votre échange m’a permis de cerner l’homme au-delà du personnage.
Grand Merci !
Jonathan